Reproduction d'un chapitre de « Voyage botanique en Corse » par M. R. de Litardière publié dans le bulletin de l'académie internationale de géographie botanique

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(29 et 30 Juillet 1908) Le 29 juillet, vers 3 heures du soir, après avoir chargé mon mulet « Muffrone » du sac de vivres ainsi que de couvertures, nous partions, mon guide et moi, pour aller coucher à la bergerie de Cesta, dans la haute vallée de l'Erco, afin de gravir, le lendemain matin, le Monte Cinto. J'avais déjà fait l'année passée l'excursion de la bergerie, aussi marchions-nous bon train, sans nous arrêter à herboriser, pour arriver avant la nuit. La bergerie de Cesta est située sur la rive droite de l'Erco et occupe un promontoire rocheux à 1575 mètres d'altitude ; c'est une des plus importantes de cette région; sur la rive gauche de l'Erco se trouvent celles de Bicarello et de Pulella (1). Toutes ces bergeries ne sont que des enclos de grosses pierres superposées, une pour les gens et deux ou trois autres pour les bêtes. Elles ne sont habitées que pendant la belle saison, jusqu'à l'approche de l'automne, époque où l'on conduit les troupeaux vers la plage. C'est une population bien curieuse que celle des bergers ! Sans préoccupation d'aucune sorte, ils restent presque tout le jour couchés près de leurs tas de pierres à fumer des pipes, jusqu'au soir où il faut traire brebis et chèvres qui rentrent seules au gîte. Ils n'essaient point de se construire une demeure plus habitable, de se garantir de la pluie et du vent, car, la plupart du temps, leurs bergeries n'ont point de toiture, comme à Cesta. Un peu de polenta et de l'eau de la fontaine voisine « du pain de bois et du vin de pierre », comme je l'ai entendu dire, voilà tout leurs repas, sauf les jours de fête, où, sur les pierres du torrent, on dépèce à coups de hache un mouton qui, aussitôt cuit à la marmite, est dévoré à belles dents. Ils n'ont aucun souci et sont heureux ! Etendu sur un pelone (sorte de couverture de poils de chèvre), le « vase de Dyllen » (2) pour oreiller, et les étoiles au ciel de mon lit, voilà comment je passais la nuit, serré au milieu d’une douzaine de bergers, sans pouvoir à peine remuer, tant soit peu suffoqué par la fumée, car la nuit est très fraîche à de semblables altitudes et les bergers ont coutume d'allumer un feu d'aulnes au coucher et au réveil. A 3 heures 1/2 du matin, je pars avec un berger qui, connaissant très bien la montagne, consent à m'accompagner. Après avoir traversé l'Erco, on monte tout droit dans la direction du Monte Cinto, tantôt au milieu des buissons de Juniperus nana Willd., tantôt parmi les éboulis Dans les éboulis, vers 1800 mètres, croissent de belles touffes du rarissime Lamium corsicum G.G, découvert au Monte Cinto par Bernard, non revu par le Dr Levier, sa présence était mise en doute par M. Rouy, lorsqu'il fut retrouvé, en 1901, par M. Briquet. Il est très localisé et je n'en ai point vu au-dessus de 2200 mètres, ni dans d'autres éboulis au Monte Cinto. J'y recueille aussi : Poa nemoralis L. Subspec. P. Balbisii (ParI.) Hackel var. rigidior Hackel forma prorepens Hackel Silene Cucubalus Wib. Prol. S. Boræana R. et F. Cerastium arvense L. var. Villarsii Verl. Sedum dasyphyllum L. Lotus corniculatus L. var. alpinus Ser. Cynanchum Vincetoxicum (L.) Pers. var. Burnatii Briq. Stachys Corsica Pers. Linaria hepaticæfolia Duby Robertia taraxacoides DC. (avec var. hirta Fouc. et Mand.) et dans des graviers Euphrasia Salisburgensis Funck. Les rochers et les parois des couloirs, que l'on remonte à chaque instant, me fournissent bon nombre de bonnes espèces : Asplenium septentrionale Sw. Asplenium trichomanes L. Festuca varia Hænke Subspec. Sardoa Hackel Silene rupestris L. Cerastium arvense L. var. Villarsii Verl. Arabis alpina L. var. declinata (Tausch.) R. et F. Saxifraga Pedemontana All. var. cervicornis (Viv.) Engl. Armeria Ieucocephala Koch Valeriana montana L. Phyteuma serratum Viv. Adenostyles viridis Cass. Helichrysum frigidum Willd. Lactuca muralis Mey. Hieracium brunellæforme Arv.-Touv. et un curieux Amelanchier qui diffère du type par sa taille n’excédant pas 20 cent., sa tige tortueuse lui donnant l'aspect d'un Rhamnus pumila Turr., par ses feuilles d'un vert légèrement plus pâle en dessous qu'en dessus mais non mat, à dentelure profonde et aigüe. Race alpine à laquelle j’ai cru devoir donner le nom d'Amelanchier vulgaris Mœnch Prol. A. rhamnoides Nobis. Dans les cavités rocheuses je rencontre, avec de beaux exemplaires d'Aspidium Lonchitis (L.) Sw., signalé en Corse par Grenier et Godron ainsi que par de Marsilly, mais sans aucune indication de localité : Ranunculus Marschlinsii Steud. (en fruits) Sedum repens Schl. (S. alpestre Vill.) Epilobium anagallidifolium Lam. Epilobium anagallidifolium var. Heribaudi LévI. forma laxum Haussk. Veronica repens DC. A neuf heures et demie, après une rude ascension, nous atteignions le petit plateau près duquel s'élève une masse de gros blocs qui constitue le sommet du Monte Cinto 2707m. Par un temps clair, ce qui n'a guère lieu qu'au lever du soleil, la vue que l'on peut avoir de là haut doit être fort belle. A l'E. et vers le S. l'absence de nuages me permettait encore de distinguer nettement la pyramide du Monte San Pietro, puis la Punta Artica, et derrière, les sommets du Monte Rotondo ; au N.-0. c'est à peine si dans le brouillard je pouvais apercevoir les aiguilles rouges tachetées de neige du Capo Stranciacone « la ; montagne qui fait trembler », dont l'ascension n'a pas encore été tentée. Dans les graviers du petit plateau je récolte : Phleum alpinum L. var. commutatum (Gaud.) Cariot Agrostis rupestris All. Poa alpina. L. Luzula spicata DC. Oxyria digyna (L.) Hill Sagina pilifera DC. Sagina pilifera s.-var. violacea Nobis (Pétales et sépales fortement violacés, surtout à l'extérieur) Cardamine resedifolia L. var. gelida (Schultz) R. et F. Draba Loiseleurii Boiss. (R.) Thlaspi brevistrlum Jord. Sedum repens Schl. (S. alpestre VilI.) Geum montanum L. Ligusticum Corsicum Gay Erigeron uniflorus L. (C.) Gnaphalium supinum L. var. subacaule Vahl. Hieracium Kralikii Rouy Robertia taraxacoides DC. Nous redescendons du côté S.-O. par une série de couloirs vertigineux et par des éboulis fort pénibles, en nous dirigeant vers un petit névé que nous avions aperçu à une certaine distance et qui nous avait semblé un endroit propice pour y faire halte afin de déjeuner. Dans une fente de rocher, nous vîmes se balançant au-dessus de notre tête une superbe touffe d'un Bupleurum, qui nous paraissait presque insaisissable, car la paroi était à pic. Après avoir quitté ses souliers, mon guide essaya de grimper le long de la roche sans pouvoir l'atteindre; enfin avec un couteau attaché au bout de ma canne, il parvint non sans peine à faire tomber une partie du pied. Cétait le Bupleureum Corsicum Coss. et Kralik, nouveau pour le Niolo et indiqué seulement au Monte Rotondo ; et comme toute médaille a son revers, dans son escalade le berger brisa la bouteille de vin de notre déjeuner ! Les suintements près de la neige me procurent : Ranunculus Marschlinsii Steud. Saxifraga stellaris L. var. obovata Engl. Hypericum Corsicum Steud. Epilobium anagallidifolium Lam. quant aux Crocus minimus DC. qui devaient y être abondants, ils étaient complètement desséchés. A deux heures et demie nous étions de retour à la bergerie de Cesta, et après quelques instants de repos, nous repartions pour Calacuccia, où nous arrivions vers cinq heures. J'ai pu noter durant le trajet, dans les pentes écorchées, au milieu des plantes habituelles: Daphne oleoides L. et Rosa Serafinii Vivo (en fruits) puis, près du village de Lozzi (I045m), deux plantes certainement adventices : Sisymbrium polycera tum L. et Xanthium spinosum L., et entre Lozzi et Calacuccia : Genista Corsica DC., Eryngium campestre L. (1) On indique sur la Carte au 100 000 « Bergeries d’Ascia »; il n'existe pas de bergeries de ce nom-là, mais les champs dépendants des deux bergeries de la rive gauche de l'Erco, forment le a territoire « d'Ascia ». (2) C'est ainsi que Fulcran Pouzin, dans ses « Avis au Botaniste qui doit parcourir les Alpes » (Floréal an VIII), désigne la boite à herboriser et l'utilisait lorsqu'il couchait dans la montagne. |
Liens vers les scans originaux : page 64 ; page 65 ; page 66 ; page 67 ; page 68, sur le site de la librairie digitale du jardin botanique de Madrid
